Accessibilité militante et arts

Le secret d'une amitié

Couverture du livre

Dans une cité, coupée en deux par un cordon sanitaire en raison de la contamination de sa partie sud, deux amis d'enfance sont empêchés de se voir comme ils en avaient l'habitude.
Leur seul moyen de communication demeure le courrier. Chacun commence à vivre dans une atmosphère radicalement opposée.

L'un réside dans la zone contaminée et, outre les restrictions de mouvement de plus en plus grandes imposées par les autorités, l'angoisse collective et l'inconnu absolu de l'avenir gagnent les esprits.
L'autre, au contraire, jouit encore de la liberté d'aller et de venir. Leur séparation physique va faire renaître entre eux de vieux démons, le souvenir d'un événement commun qui, peut-être, fausse les bases de leur amitié.

L'éloignement favorise la confidence où toute vérité n'est sans doute pas bonne à avouer.

Les Éditions du Panthéon
ISBN 2 7547 0089 7

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Chapitre 1

Edénia Sud, le 10 février 2009

Mon très cher et très fraternel Harguèz,

Comme tu l'as appris dans les journaux et par toutes les voies de presse imaginables, notre bonne ville d'Edénia est littéralement coupée en deux depuis maintenant une semaine. C'est effarant de voir avec quelle rapidité l'habitude gagne et s'installe dans ce qu'on a coutume d'appeler " l'inconscient collectif " qui ne révèle, à mon sens, nulle autre chose que l'instinct grégaire dont nous sommes pourvus. Après l'immense panique des premières heures qui ont suivi notre mise en quarantaine, a succédé avec la même efficacité, le désarroi d'une population entière plongée dans la torpeur. On dirait des chiens tellement battus qu'ils courbent l'échine à la seule vue du bâton. Moi-même, je n'ai pas échappé à cette onde de choc qui nous couvre tous d'une chape de silence insupportable.

Bien sûr, le recul aidant, il est aisé de se dire que ce qui est arrivé était prévisible. Depuis le début de cette année, il ne s'est pas passé un jour sans que la télévision ou les journaux locaux ne fissent mention de cas isolés d'un mal mystérieux laissant la science perplexe, impuissante et cependant menteuse. Mais, comme chaque fois en pareille circonstance, cela paraissait si loin, si diffus et, je le répète " isolé ". Chaque fois qu'un ponte de la médecine intervenait par quelque canal que ce fut, il se voulait rassurant. Peut-être en effet n'y avait-il pas lieu de s'alarmer alors. Peut-être aussi s'efforçait-il de masquer son ignorance. Les plus pessimistes d'entre eux ne prédisaient tout au plus qu'une dizaine de victimes, certes malchanceuses, mais en comparaison de la population totale... Cela demeurait infime d'un strict point de vue scientifique. " Il ne s'agissait probablement que d'une bactérie qui ne survivrait guère aux traitements classiques pour peu qu'on les appliquât à la lettre ", entendis-je dire un jour. Le fait est que nous avons été pour la plupart surpris et incapables de réagir.

Vois-tu Harguèz, l'état de siège auquel nous sommes soumis me donne tout loisir d'analyser la progression des événements de ces deux derniers mois. Je ne sais quelles sont les consignes que vous avez reçues à notre égard, car tu es la première personne avec qui j'ai un contact depuis huit jours, mais pour notre part, nous avons interdiction formelle de nous réunir à plus de trois dans les lieux publics et donc de travailler. Nous ne devons, sous aucun prétexte, consommer de l'eau des robinets, y compris pour nous laver. Des distributions quotidiennes sont organisées pour les plus indigents bien que cette notion soit apparemment laissée à la libre appréciation des autorités. Il n'est pas une administration, pas un supermarché, pas même un bureau de tabac ou une épicerie de quartier qui ne soit fermé.
Inutile de te dire que mes transactions sont bloquées puisqu'elles n'ont pas été jugées dignes de figurer sur le registre des " activités vitales " seules autorisées par décret extraordinaire. Le ravitaillement en nourriture est par conséquent lui aussi tenu d'une main de fer par la police qui a carte blanche pour repousser les plus audacieux. Elle ne s'en prive pas. Autant te le dire carrément, le délit de sale gueule est désormais officialisé.

Tu sais à quel point je suis désordonné. Eh bien pour une fois, cela m'est profitable. Entre autres futilités, j'avais entassé dans mon bureau tous les exemplaires du quotidien " Edénia City ", (en référence à la City de Londres), depuis plus de six mois. Je souris au moment d'écrire ce titre, car je songe au grief que tu me fais quand nous parlons de ce que tu nommes, non sans rage : " La bible capitalo industrielle des parvenus. " J'avoue que la première fois que tu as prononcé cette expression avec un tel dégoût dans le regard, je suis entré dans une fureur indescriptible et me suis emporté. Je connaissais tes tendances anarchisantes dont tu conserves encore quelques réminiscences, mais nous nous étions jusqu'alors gardé d'aborder le terrain glissant de la politique polémique en termes aussi crus. Nous nous sommes même boudés, je crois, quelque temps. La fougue de la jeunesse, le sentiment de se croire indispensable à la société et d'être le seul détenteur de " la solution " à tous les maux du pays et, pourquoi pas, de la terre. Cependant, s'il est une qualité que je te reconnais volontiers, c'est de n'être pas rancunier.
Ma sainte horreur pour l'acte de ranger, disais-je, m'apparaît soudain salutaire. Elle m'a permis de reconstituer jour après jour l'évolution de ce qu'il faut bien appeler aujourd'hui une épidémie d'origine encore inconnue. Pour la cause, je regrette seulement de ne pas avoir à ma disposition d'autres journaux, de sensibilité différente, et te donnerais presque raison d'acheter ta feuille préférée d'idéaliste utopique, ce ronflant " Edénia Fraterna ". Tu permets que je te chambre à mon tour. Notre amitié vieille de trente ans sait dépasser ce genre d'insultes sans conséquences. Elle s'en amuse. Ce qui était autrefois motivé par un fort désir de provocation et de prosélytisme n'est plus qu'un jeu à présent ; une sorte de code entre nous, basé sur des souvenirs communs, intimes.

Harguèz, je ne sais combien de temps va durer cet état de claustration forcée ; les autorités semblent prendre un malin plaisir à entretenir le doute à ce propos, prétextant la nécessité d'une éradication absolue avant toute éventualité d'ouverture qui ne sera, en tout état de cause que très prudente et progressive. Alors, de grâce, réponds-moi ! Ne nous laissons pas distancer par l'oubli, pire, l'indifférence. Cela te surprend sans doute, mais je te lance une fusée de détresse car j'ai si peur de mourir d'ennui dans Edénia l'impie. Au nom de notre amitié, Harguèz, réponds-moi !

Elmizir

À la même coupe, pour la même liqueur.


Chapitre 2

Edénia Nord, le 13 février 2009

Mon très cher et très admiré Elmizir,

Quelle tristesse, quel accablement que cette scission brutale, incompréhensible, je dirai même injuste s'il ne s'agissait de santé publique ! Aussi ta lettre m'a-t-elle fait le plus grand bien de te savoir vivant dans cet enfer que l'on dépeint ici avec le vocabulaire le plus catastrophique de la langue. Les journalistes rivalisent de mots effrayants appuyés de chiffres que l'esprit humain répugne à se représenter. " Des milliers de cadavres par jour ", ne cessent-ils de répéter. Ma noirceur innée m'avait déjà soufflé de te compter parmi eux. Heureusement, il n'en est rien.

De ce côté de la frontière sanitaire, les réactions ont été bien différentes de celles que tu me décris, et pour cause. Nous ne sommes pas victimes du terrible fléau qui frappe la zone Sud d'Edénia. Il y a eu d'abord la stupeur d'apprendre qu'une barrière infranchissable avait été dressée entre le sud et le nord de la ville. Comme beaucoup d'autres, j'étais incrédule et suis allé voir le long de l'artère centrale, pensant qu'ils n'avaient pas eu le temps en une seule nuit de barricader la totalité de la cité. Je me disais qu'ils avaient fatalement omis un passage ou une ruelle, ne serait-ce que pour laisser circuler les équipes sanitaires et celles de la voirie. On ne décrète pas aussi facilement de clôturer une population de plusieurs millions d'âmes. Dans ma prochaine lettre, je tâcherai de te narrer dans le menu la façon dont je m'y suis pris pour essayer de venir te chercher. Sans succès hélas.
Maintenant, la stupeur a fait place à une quasi haine envers vous, en cela complaisamment soutenue, attisée, par la propagande médiatique. Tu n'imagines pas à quel degré de bannissement la zone Sud est abaissée. Il y eut les pestiférés, vous êtes les pesticides avec toute la charge de craintes et de faute originelle que ce terme comporte de nos jours. Vous, les sudistes, êtes considérés non pas comme des victimes à plaindre qu'il faut secourir mais bel et bien comme les coupables mérités et responsables en tout point de ce qui arrive. Même les esprits que je jugeais auparavant les plus alertes et les plus sceptiques sont tombés dans le piège de la facilité qui consiste à accuser autrui des maux qui nous affligent, surtout lorsqu'on n'y peut mettre un nom, tout au moins une cause rationnelle. C'est tout le drame, en effet, de l'hystérie qui se répand à travers la zone Nord. Elle s'infiltre dans les cerveaux comme une eau sale souille le salpêtre des caves. Elle les imprègne et risque de durcir les cœurs quand elle se retirera.

Rassure-toi, Elmizir, je n'en suis pas. Je te soutiens, toi et tes compagnons d'infortune, de toutes mes forces. Il y a fort à parier que ce battage est savamment orchestré et qu'il perdra en intensité dans les mêmes proportions que l'épidémie.
Au fait, on ne nous explique pas clairement quels en sont les symptômes. As-tu eu l'occasion malheureuse de voir le délabrement qu'elle semble provoquer ? Ne garde pas en toi les pires images du cauchemar dans lequel tu es pris malgré toi ! Parle m'en ! Cela t'aidera, je l'espère, à mieux les supporter. Car je suppose que tu es isolé dans ton appartement et, que si tu n'es pas encore atteint, tu tâches de t'en préserver le mieux possible. Et puis, je ne suis pas certain que notre zone soit absolument exempte de toute contamination.
On discute beaucoup ici dans les bistrots, les petits commerces. On en parle comme une menace à la fois proche et lointaine. En apparence, la vie bat son plein et l'agitation superficielle de la ville masque la réalité par instinct de survie ou véritable inconscience. Néanmoins, le mot est sur toutes les lèvres depuis qu'il a été prononcé par le ministre de la Santé : la nucléosporose. Un terme aux résonances savantes qui noie le poisson. Autant que mes notions de grec me permettent d'en décortiquer l'étymologie, il évoque vaguement une altération des noyaux de cellules. Ce qui ne nous dit rien sur l'origine du fléau. Il est pourtant impossible de croiser une personne à la librairie ou dans la boulangerie sans qu'elle ne te demande ton avis. Cela me rappelle, à une moindre échelle, le moment où la France était en finale de coupe du monde de football voici onze ans. Le facteur, à qui j'offre souvent un café, ne tarit pas d'idioties ni de ragots en la matière ; sous prétexte qu'il voit beaucoup de monde, il s'estime le mieux informé.

Comment ne pas céder à la fébrilité qui gagne la zone Nord ? Nous avons tous un parent ou des amis en zone Sud et les nouvelles sont rarement bonnes. Chacun vit dans l'angoisse d'un décès qu'il ne pourra même pas honorer. Moi-même, j'ai ma mère qui est restée là-bas. Elle n'habite pas très loin de chez toi. Et la vie continue. En attendant que s'estompe la fureur du nord et que s'organise une forme quelconque de solidarité entre nous, c'est toute l'aide que je peux t'apporter. Écris-moi aussi souvent que tu le veux. Je serai là. Moi aussi, je suis en arrêt de travail obligatoire et dispose de tout mon temps.

Harguèz

À la même coupe, pour la même liqueur.


Chapitre 3

Edénia Sud, le 18 février 2009

Mon très cher et très fraternel Harguèz,

Tu dois être pétri d'inquiétude à chaque jour qui passe sans nouvelles de ma part. Je suis ému de savoir que tu as essayé de forcer le barrage sanitaire mais j'en ressens encore des frissons de terreur rétrospective et j'espère que tu as abandonné cette folle idée. Une fois de plus, on m'a appris ce matin qu'un de mes plus valeureux collaborateurs y avait laissé la vie en voulant s'enfuir. Son corps a été cyniquement déposé devant l'entrée de son immeuble, troué comme une vieille chaussette avec ce billet laconique pour justification : « Tentative de fuite. » C'est un assassinat légal que les journaux se sont empressés de relater en guise d'exemple. Un de plus ! est-on tenté de dire car le flot des désespérés en quête de liberté ne dégrossit pas, conduisant les assermentés à plus de vigilance, à plus de zèle. Décidément, Napoléon n'avait que trop bien perçu ce qu'il pouvait tirer de ces vaniteux hommes en arme à qui l'on tend la carotte de la promotion rapide s'ils y mettent du leur ! Ces hommes-là sont conditionnés pour tuer et sont comme des fauves lâchés dans les rues après un jeûne prolongé.

Tu le constates Harguèz, ma rage est à la mesure de la connerie qui sévit de ce côté. Je suis devenu extrêmement irritable du fait de l'inactivité à laquelle je suis contraint et crains de ne jamais m'accoutumer. Je suis soudainement passé d'une vie dynamique, agitée d'homme d'affaire surmené, à l'oisiveté la plus honteuse. J'admets volontiers que l'effervescence qui me tenait en haleine était excessive, disons même parfois artificielle, et dois en prendre bonne leçon pour l'avenir.

Cependant, je tolère encore moins la vacuité vertigineuse de la solitude. J'en deviens presque fou par instants. Mes pensées s'assombrissent jour après jour faute de perspective valable, même à court terme. Lorsque je réfléchis trop sur ce qui rythme mes journées, je me rends compte que je meuble. L'idée que nous sommes nombreux dans ce cas ne me console qu'à peine. Je suis seul, face à moi, face à mes souvenirs qui ne furent que courses et brassage d'air, face à mon présent tout à fait vide, surtout face au mur de l'avenir. Je n'ai plus de moyen de paraître, donc plus de raison sociale. Exit les dîners d'affaires, les réceptions emmerdantes et pourtant si distrayantes ! Exit les parties de tennis ou les conquêtes d'un soir qui me donnaient l'illusion sinon de compter pour quelqu'une, du moins d'être toujours capable de séduction ! Tout ceci n'était en réalité qu'une pièce grisante dont je croyais être l'acteur principal sans cesse applaudi. Foutaise ! m'entends-tu, foutaise ! Je n'étais qu'un pantin parmi des milliers d'autres pantins dont l'unique préoccupation était d'occuper le devant de la scène.

J'ai peine à te raconter ma journée tant elle est inconsistante. Une journée cent fois rejouée, comme si le metteur en scène n'était jamais satisfait de la séquence. Je me lève le plus tard possible, j'étire jusqu'à l'écœurement mon petit déjeuner qui demeure pourtant le seul instant que je suis encore à même d'apprécier quand les idées noires ne m'assaillent pas dès le réveil.

Assis à ma fenêtre, je guette les moindres mouvements de la rue, buvant mon café par toutes petites gorgées, fumant sans plaisir des cigarettes que je ne finis pas, tantôt faisant abstraction de ce qui m'entoure, tantôt ruminant de stériles projets qui aboutissent irrémédiablement à l'absurde réalité de l'impossible. Au début, ce fut presque un divertissement de regarder s'affairer les passants en bas. Je m'évertuais à reconnaître leurs silhouettes. J'imaginais ce qui pousse telle jeune fille à suivre son chemin d'un pas si assuré tandis que la ville est recroquevillée sur sa méfiance. Où va-t-elle ? Travaille-t-elle ou jouit-elle encore des délices de la vie d'étudiante ? La moue qu'elle affecte est celle d'une âme déjà épuisée, dépouillée de sa substance vitale, c'est-à-dire de toute envie de vivre. Quelques minutes plus tard, c'est une grand-mère et son chien qui partent faire leur petite promenade hygiénique rituelle. Toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes mots. La porte de l'immeuble d'en face s'ouvre, l'animal sort en frétillant et en tirant sur la laisse, ce qui déclenche inévitablement un : « Poupoun, attends ! » La vieille dame passe prudemment le seuil, le nez par terre, attentive et tremblante car elle craint à chaque mouvement de tomber. Puis, une fois la porte refermée, elle glisse ses clefs dans un sac qui l'encombre plus qu'il ne lui rend service, rajuste son châle et part sur sa droite d'un pas automatique et mal assuré, non sans en avoir demandé la permission à son compagnon : « On y va Poupoun ? » Lorsqu'elle revient par l'autre côté, elle est à peine un peu plus courbée, ses traits un peu plus tirés par l'effort ou la contrariété. Car il se peut qu'elle ait rencontré en chemin cet adolescent maigre aux cheveux longs tirés en arrière, à l'accoutrement négligé, à la mine insouciante et aux yeux rougis par ce que je devine être un joint. Celui-là ne semble pas atteint par l'abattement général. Les tenants de la morale se réjouiraient certainement de le voir périr du mal qui nous frappe, précisément pour ne l'avoir pas observée.

À moi, il me fait du bien ; et, pourquoi ne pas l'avouer, je l'envie. Il est une sorte d'ange rebelle au milieu de ce cataclysme. Il y a encore quelques autres personnages qui me sont devenus familiers à force de les épier, comme cet homme d'un âge mûr qui déambule toujours en lisant son journal. Si bien qu'il lui arrive souvent de marcher dans le bonheur fumant ou, ce qui est plus grave, de heurter un poteau. Cela me fait beaucoup rire, au point que je suis morose le jour où je ne le vois pas.

J'ai le sentiment que toutes ces personnes font partie de mon existence au même titre que le jour et la nuit. Je leur ai donné des prénoms, une raison sociale, et pour certaines, un passé. Elles ponctuent malgré elles ma vie ; ou plus exactement, lui ont imposé un nouveau rythme par leurs manies. Je connais l'heure de passage de chacune. Je me suis exercé à les reconnaître d'après leur démarche et me trompe rarement. Dès qu'un fait nouveau se produit, généralement un personnage qui s'installe, ou qu'un autre s'en va les pieds devant, j'en informe mon pigeon Petipoa. Il me répond d'un signe de tête ou ne réagit pas, selon son humeur. Après tout, c'est son droit.

Quand je suis las de contempler ce film sans grandes surprises, je fais ma toilette, me prépare exactement comme si je devais me rendre au bureau. Je me rase de près, choisis un costume et la cravate la mieux assortie. J'ai d'ailleurs remarqué que depuis le 2 février 2009, je ne mets plus que des vêtements sombres et d'un agencement de mauvais goût, qui plus est. Moi qui aime tant les couleurs vives ! C'est seulement aujourd'hui que j'ai fait le rapprochement. La psychanalyse, le mal nécessaire de notre siècle qui a réponse à tout, doit assurément avoir une explication toute trouvée à ce phénomène : « L'habillement n'est que le reflet de l'état mental d'un individu.

S'il s'habille de noir, c'est qu'il est lui-même noir. » Dans ce cas, pourquoi les avocats ne sont-ils pas en marron, les cocus en jaune et les vierges en transparent ? La vie serait tellement plus simple ! Et puis non ! Ce serait encore une prolifération d'uniformes qui avilissent le jugement de ceux qui les portent et supposent la soumission à laquelle je suis viscéralement opposé. Ensuite, je m'attelle à quelques tâches ménagères pour lesquelles je suis franchement maladroit. Ma femme de ménage réside à Edénia Nord et ne peut donc plus venir. Si tu me voyais repasser, aspirer, frotter, tu ne me reconnaîtrais pas. À midi, je sors faire quelques courses de première nécessité. Malgré la pénurie galopante, je persiste à conserver un régime alimentaire haut de gamme et m'offre régulièrement une coupe de champagne en apéritif. Je ne rougis point de ce caprice qui en vaut bien d'autres.

Je partage le reste de mon temps entre des lectures insipides, l'écoute des bulletins de désinformation, ponctué de crises d'excitation excessive ou de cafard qui me donnent des aigreurs interminables. Comme tu le notes, Harguèz, je m'enfonce dans une amère langueur. Aujourd'hui pourtant, la journée qui m'attend s'annonce chargée, car j'ai entrepris de ranger ma bibliothèque. Merci mille fois du réconfort que tu me procures.

Elmizir
À la même coupe, pour la même liqueur.

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© Tanguy Lohéac