Accessibilité militante et arts

Barcelone, partie 3

Barcelone le 26 août 2004

Jeu du hasard ? ou acte semi conscient ? J’ai aujourd’hui 32 ans et, un mois avant de quitter l’Espagne, je sens qu’il est presque l’heure de faire le bilan de ce séjour inoubliable par de nombreux côtés, décevant par d’autres. J’évacuerai rapidement ce dernier point en vous disant que le stage que j’ai effectué n’est, à mon sens, pas du niveau d’un stage de fin d’étude et que je m’y suis souvent ennuyé. Mais, étant de nature à tirer le meilleur côté des choses, je retiendrai de ce travail qu’il m’a permis de pratiquer l’espagnol, voire de progresser, alors que la plupart de mes camarades se sont retrouvés entre français, d’apprendre à mener un projet en totale autonomie puisque j’étais seul sur ma partie. Le titre de mon diplôme étant « Chef de Projet International », j’avais l’avantage d’être mon propre chef. Et je peux vous dire qu’il y a eu de la rebellions, des menaces de grève même. Comme dit Renaud : j’étais une bande de jeune à moi tout seul. Cela m’a surtout permis de vivre pleinement les bons moments qu’offrent Barcelone et ses habitants.
Il est vrai que depuis que j’ai quitté Rosi et Marin pour me rapprocher de mon lieu de stage et m’éviter ainsi près de deux heures et demi de transport par jour, je n’ai que sporadiquement donné des nouvelles à quelques uns d’entre vous. Seuls ceux qui ont eu l’opportunité, je n’ose dire la chance, ce serait prétentieux, de venir me voir à Barcelone, ont pu voir de près cette ville que j’aime tant et que j’ai eu plaisir à leur faire découvrir. C’est pas pour balancer ni pour donner des remords aux autres, quoi que, mais ceux qui ont profité que j’étais là pour faire le voyage : Caroline, une de mes meilleures amies (2 fois), Marie et Laurence (ayant largué les moutards chez leurs voisins tout heureux de récupérer qui Paul, qui Nicolas, qui Lilou), Elodie, (une amie de longue date, près de 10 ans), dans son camion-maison, Marc et Nathalie (lui est un super pote avec qui nous avons un ami commun nommé Jack Daniel’s), et Chantal (une ancienne élève à moi devenue une amie), sont tous, je crois, repartis emballés, émerveillés, charmés par Barcelone. Aucun d’eux, sous peine de fortes représailles de ma part, n’a pu échappé à la dégustation des tapas dont je vous ai déjà longuement parlées. Tous s’y sont plié à l’insu de leur plein grès. Certains même ont eu le bonheur de goûter la meilleure paella au riz noir de Barcelone, chez Pedro la Playa, sur une terrasse en front de mer à 10 heures du soir, sans la moindre petite laine, le tout arrosé d’un sorbet au citron plongé dans du marre de « champagne », uniquement pour faire descendre bien sûr. Le serveur, Pedro, que nous avons surnommé Pedro La Playa pour le distingué d’un autre Pedro, lui aussi serveur dans un de nos bistrot préféré, est super jovial et toujours de bonne humeur. Ce qui, s’il en était besoin, vous met d’autant plus en appétit.
Je dis « nous » car je partage l’appartement avec Yann, un pote de l’école d’Angers, lui aussi déficient visuel et lui aussi en stage, mais à plus d’une heure de transport. Ensemble, nous avons arpenté la ville en long en large, et même au large par nos baignades tri-hebdomadaires, et en travers, parfois de travers. Mais ça ce n’est pas de notre faute, c’est à cause de la sangria qu’ils ne servent qu’en « jarre ». Je sais, c’est impressionnant comme ça, mais en fait, c’est une traduction littérale de « jarra » qui n’est qu’un pichet d’un litre. Un jour, il faudra que j’écrive la recette de la pealla à la sangrìa, très proche de celle de la dinde au whisky quand on y regarde de près.
Il serait trop long de vous raconter en détail tout ce que j’ai vu depuis mon dernier courrier. Cependant, je vais tâcher de vous en donner un aperçu. Nous avons visité une magnifique exposition sur Dali, en compagnie de Véronique, la sœur de Yann. C’était génial ! car elle s’est escrimée à nous décrire presque tous les tableaux en y mettant aussi ses propres émotions. Pour certains d’entre eux notamment, c’était un véritable exercice acrobatico-lexical. Soudain, tandis qu’elle tentait de décrire un dessin quelque peu abstrait, un type l’interrompit d’un ton supérieur en lui disant : « mais non ! ce n’est absolument pas ainsi qu’il faut le décrire (ou l’interpréter, je ne me souviens plus bien) ».
Je lui réponds, avec un rien de colère dans la voix : « allez-y vous, essayez pour voir ». Silence du bonhomme qui s’éloigne, sans doute en priant le Salvador d’avoir pitié de la pauvre fille qui ne comprend rien à son art. Nous, on s’en fout, on prend notre pied. On goûte la chaleur qui émane du petit bistrot peint selon une vue extérieur mais dont on aperçoit les buveur par une fenêtre, ou la fantaisie plaine d’humour des mouton dans un salon. Désolé pour les puristes, mais je n’ai plus les titres des tableaux en tête.
Plus récemment, en compagnie de Chantal, j’ai visité la fondation Miro. Autant dire qu’on était chez nous !… A l’entrée, on nous a donné des gants pour que nous puissions toucher les statues et on nous a aussi mis à disposition une personne pour nous guider dans les couloirs carrément pas droits du bâtiment. Nous passons d’abord dans une salle d’exposition temporaire à laquelle je n’ai pas compris grand chose. Faite d’œuvre hétéroclites comme une machine à dessiner bizarre, une maquette symbolisant le cahot de l’après 11 septembre grâce à des avions, des trains, des voitures en morceaux, déglingués, je n’en ai pas saisi le thème.
Ensuite, la partie consacrée aux œuvres de Dali fut, elle, bien plus intéressante. J’ai surtout bien aimé un taureau en bronze et un splendide et immense oiseau solaire en marbre blanc. Malheureusement, la personne chargée de nous indiquer les œuvres ne les connaissait pas et ne pouvait nous apporter des explications permettant de les replacer dans le contexte. Il faut dire qu’au mois d’août, c’est comme en France, tout fonctionne au ralenti. Evidemment, on peut demander un système d’audio-guide. Là, j’ai jugé que ça ne serait pas pratique puisque je voulais traduire à Chantal tout ce que disait notre humano-guide qui faisait cependant l’effort de raconter le peu qu’elle savait. Je me suis donc promis d’y retourner en prenant rendez-vous avec un conférencier. Le parc attenant au musée est aussi très chouette, tout en hauteur, parsemé de bancs en bois, et même de tables à l’ombre de grands arbres. Toutefois, la plus épique de mes aventure, aussi en compagnie de Chantal, fut sans doute ma visite au Montserrà, un monastère planqué dans un village de montagne à quelques 60 km de Barcelone. Comme certains d’entre vous le savent, chaque fois que je prends le train, il y a neuf probabilités sur dix pour que tout ne se passe pas normalement : ratage de correspondance, embarquement sans billet (ou il s’en faut de peu), compagnon de voyage qui ne se réveille pas à temps… Cette fois-ci faisait partie des neuf premières. A l’aller, n’ayant pas bien compris le nom de la station dont l’annonce était allègrement couverte par un groupe de touristes, nous sommes descendu deux arrêts plus loin et avons dû patienté trois quart d’heure en attendant le train qui venait dans l’autre sens. Au retour, nous devions d’abord prendre un petit train nommé la « crémaillère » sans doute en souvenir de l’ancien système de traction, car aujourd’hui tout est entièrement électrique et très moderne. Puis, nous devions prendre une correspondance pour descendre sur Barcelone. Un monsieur, très aimable nous indique que c’est sur le quai d’en face et qu’il part à 19h20. Confiants, nous montons. Un détail cependant me chiffonne : il a exactement le même aspect que celui dont nous descendons, mêmes sièges, même petite table le long de la fenêtre. En plaisantant, Chantal et moi nous parions sur le sens du départ. Et crac, nous voilà en train de remonter vers le sommet. Et un tour gratuit pour les gagnants qui ont attrapé le goupillon ! roulez petits bolides !
Arrivés en haut, nous attendons donc sagement la crémaillère qui doit nous faire redescendre. Le fin mot de l’histoire est que l’aimable monsieur nous avait très bien renseignés, mais il fallait attendre jusqu’à 19h20 car la même voix était utilisée pour la crémaillère (qui monte) et le Ferro Carril qui descend. Suis-je clair ? Je suis maintenant incollable sur les horaire de départ de train pour et en provenance de Montserrà. Ce qui, vous l’admettrez, est extrêmement utile pour mon CV. Le lieu en lui-même est magnifique ! Rien que la promenade dans le cloître en vieilles pierres et en marbre est de toute beauté. Même si nous n’avons pas trouvé les petits chemins de montagne nous permettant de nous échapper des voitures et des cars de touristes, nous nous sommes régalés d’une balades au pied de la muraille qui protège le lieu saint.
Etant donné que ce voyage se finissait Place d’Espagne où je connais un des meilleurs bar à tapas et que, curieusement, à 21h bien tassées, j’avais faim, nous nous y sommes arrêtés. En partant, quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer Pedro La Playa ! on s’interpelle bruyamment, à l’espagnole :
- ¡ hola amigo ! ¿ qué tal ?
- bien ¿ y tù ? ¿ que haces aqui ?
- il m’arrive de travailler là de temps en temps...
- bon, bien à très bientôt alors dans ton resto...
- d’accord, à bientôt, amigo !
Je suis un âne ! je n’est pas le réflexe de lui offrir une bière. Je suis presser de rentrer me coucher. Dommage !
Et la serveuse, qui déjà m’accueille plutôt chaleureusement d’habitude, en voyant que je suis aussi connu de Pedro, me fait un au revoir doublé d’un large sourire. Ce serait de la fausse modestie de vous dire que ça ne m’a rien fait d’être ainsi reconnu et abordé par les gens du coin. J’étais plutôt fier. Bien sûr, je ne me fais pas trop d’illusion, je suis juste un bon client qu’on ne souhaite pas perdre. Mais bon, quand même...
C’est comme au super marcher où je vais faire le plein. A peine y mets-je les pieds que je n’ai plus besoin de demander de l’aide. Il y a toujours un magasinier qui me reconnaît, moi, mes habitudes d’achat et ma carte bleue. Rassurez-vous, ils ne sont pas encore intime avec ma carte bancaire. Mais j’apprécie drôlement leur disponibilité et leur constante bonne humeur. Je pense notamment à Dany qui vient de Galice, qui à l’air aussi pommé que moi dans le magasin mais qui a toujours la banane.
Sinon, je ne compte plus les baignades, parfois récompensées par une glace ou un dîner chez Pedro la Playa, parce que bon, on s’est quand même dépensé en nageant...
Outre les baignades et autres déambulations, j’ai profité de mon temps libre pour assouvir une énorme boulimie de lecture au rythme de 2 à 3 livres par mois. Papa m’ayant soigneusement et patiemment numérisé, puis corrigé une quantité impressionnante de livres, j’avais jusqu’à présent eu du mal à suivre son rythme. Loin d’avoir lu tout ce que j’accumule depuis des années, je citerais pêle-mêle :
- « Harry Potter » (vol I) : très sympa, je l’ai dévoré et suis pressé de lire les suivants,
- « la ligne verte » : bien que très dur, j’ai largement préféré au film qui, par nature ne peux tout transcrire, notamment les pensées du narrateur,
- « vingt-quatre heures de la vie d’une femme » (Zweig) : un très juste portrait de la passion du jeu, écrit avec toute la précision d’horloger qui caractérise cet écrivain.
- « le Colonel chabert » (Maupassant) : là je n’ai pas vu l’adaptation au cinéma, mais j’ai beaucoup aimé,
- « vingt ans après » qui est la suite de « d’Artagnan » : évidemment je ne fais pas les choses dans l’ordre. Au moins, ça m’a donné envie de finir par le début,
- « l’affaire Yann Piat, des assassins au cœur du pouvoir » : au chois, ça donne la nausée ou ça fait hurler de rire quand on entend quelqu’un dire « j’ai confiance en la justice de mon pays ».
- en ce moment « la nuit sacrée » de Tahar Benjelloun : c’est fort d’émotions et de sensibilité, je vous le recommande vivement.
Il y en aurait encore beaucoup d’autres qui m’ont sans doute moins marqué, car je ne peux m’en souvenir à l’instant. Si tiens, « l’ami retrouvé » (encore Zweig), une nouvelle très bien ciselée sur l’amitié et l’antisémitisme.
A présent, je dois employer le temps qu’il me reste à passer ici pour rédiger mon rapport de fin d’étude avant de rentrer les valise chargées de souvenirs, de chorizo et autres victuailles locales qui valent le coup de fourchette. Loin d’être des cordons bleus, Yann et moi nous nous faisons de bonnes petites bouffes. Parfois même on innove, comme par exemple l’omelette aux olives. La compagne de mon propriétaire, qui compense agréablement le mutisme de son ours, nous a promis à Yann et moi, de nous montrer comment faire la tortilla aux pomme de terre. Cré non d’huile d’olive ! j’en salive d’avance !
Je m’essuie promptement la bouche pour vous embrasser tous affectueusement, en espérant vous retrouver en pleine forme.
Tann

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