Accessibilité militante et arts

New York, partie 2

New York, le 09 02 95

Tanguy Lohéac
207 W 10th street
New York N.Y 10014-2929
U.S.A

A vous tous et à vous toutes, printanier "hello" !
Francophones, francophones, singlés, singlées, potes, melting-pots, pro-Macdo, antiMacdo, bonjour.
Puisqu'il ne me reste qu'un mois à passer dans cette inoubliable ville de tous les rêves, cette lettre sera sans doute la dernière du voyage. Depuis ma précédente exaction signée et datée du 09-02-95 j'ai pu m'imprégner de l'atmosphère mouvante et des mini-cyclones culturels qui animent la grande pomme, la seule que Chirac n'ait pas encore digérée.
A New-York, ce qui frappe, par rapport à Tokyo, c'est d'abord le mélange des races et des provenances. La rue est pour cela, la meilleure photographie du lieu. Pour des raisons typiquement américaines, je me vois dans l'obligation d'établir la liste ci-dessous corrigée de ces euphémismes qui qualifient tout individu présentant une quelconque particularité ou issu d'une minorité. Dans la rue, disais-je, on y croise :

UN CHAT EST UN CHAT UN CHAT N'EST PAS VRAIMENT UN CHAT !
- des noirs - afro-américains
- DES GRINGOS - Hispaniques
- des CHINOIS - DES ORIENTAUX
- DES NAINS - DES PERSONNES VERTICALEMENT DESAVANTAGEES
- DES OBESES - INDIVIDUS AU POIDS SUPERIEUR A LA NORMALE
J'en passe...
Aussi comique ou ridicule que ces termes puissent paraître, il est des situations qui vous les enfoncent dans le crâne comme le ferait un prof de maths pour vous enseigner ses formules. A mon sens, ces périphrases cachent mal les tensions qui couvent au sein du "mélange éthnique" dont se targue l'Amérique. J'en veux pour preuve cette petite scène dont je fus témoin :
Alors que je faisais remplir ma fiche d'inscription à la bibliothèque par l'un des employés (blanc), celui-ci m'énumère les différents thèmes que couvrent les ouvrages présents. L'un d'eux est intitulé "blacks and minorities..." -ou quelque chose approchant- Soudain, au simple mot de "les noirs", une panthère du même bois qui se trouvait à la table voisine, rugit et sort ses griffes :
LA PANTHERE : Quoi ! les noirs ? qu'est-ce qu'ils ont ? !!!
L'EMPLOYE (plutôt pâle) : Rien, rien...
LA PANTHERE : Tu as bien parlé des noirs à l'instant ?
L'EMPLOYE : Oui mais il s'agit des rubriques de livres. Si tu préfères, les afro-américains...
LA PANTHERE : Ah oui, j'aime mieux ça.
Nous avons donc frôlé le procès qui fait ici figure de sport national, quand il n'est pas télévisé.
Pour illustrer encore cet apparente fusion des races, prenons, par exemple, un de ces fameux taxis jaunes. Le chauffeur peut-être noir, jaune, blanc ou de type latino. Vous ne le remarqueriez à peine derrière la vitre qui sépare le véhicule en deux, si vous n'étiez pas agressé par la radio de liaison qui vous livre les conversations soit en chinois soit en créole ou bien en polonais et que l'on devine plutôt sans rapport avec le métier de taxi. Malheureusement, Manhattan n'est pas bien grand, d'autant que les taxis n'opèrent que dans la moitié sud de l'île et refusent, on ne sait pourquoi, de s'aventurer dans le Bronx ou Harlem.
Très vite donc, il vous faut descendre du cocotier et quitter le bout de plage où vous étiez confortablement installés sous le charme de la voixd'une doudou. A d'autres moments, au contraire, vous êtes soulagés d'arriver enfin à destination pour échapper à la diarrhée verbale d'un italien survolté qui fait péter la fréquence.
Pour vous en remettre, rien de plus apaisant qu'une balade en calèche dans Central Parc. Un peu de verdure, beaucoup de promeneurs dans les tenues les plus hallucinantes et un soupçon d'effluves chevalins pour faire plus authentique. Parfois, le cochet s'essaie à quelques séquences culture en vous indiquant l'ancienne demeure de Jacky Kenedy.
Au chapitre des agressions et autres coups de revolver, rien à signaler. Avec la patience d'un ornithologue, tranquillement installé à la terrasse d'un café, vous pouvez cependant assister à l'arrestation d'un vendeur de drogue. Au bout de quelques heures, un taxi jaune bondit, des policiers sortent en trombe. En deux temps trois mouvements, le dealer est embarqué; comme à la télé.
Enfin, si vous me demandez quels furent mes plus grands plaisirs durant ce séjour, j'aurais trois cartes postales à vous montrer.
La première vous mettra l'eau à la bouche. On y voit un plateau où sont posés trois énormes pan-cakes encore fumants, délicieusement arrosés de sirop d'érable. La générosité de la pâte et la douceur sucrée du liquide vous font rapidement oublier les graisseux humbergers.
La seconde image vous mettra l'eau aux yeux. D'ailleurs il s'agit davantage d'un court métrage le long des quais. En partant de la dixième rue, côté ouest et en remontant vers le nord de l'île, j'ai entamé une errance solitaire, voire salutaire. En quête d'une vaste étendue de bleu, j'ai d'abord emprunté la piste aménagée pour les rollers (patins à roulettes); le flot était si intense que je slalomais entre les patineurs, ou bien les slalomeurs patinaient entre mes cannes, je ne sais plus vraiment.
Entre deux piquets à roulettes j'ai pu apercevoir les hauts immeubles du continent, à quelques 250 m. Craignant de faucher les sportifs les plus illustres, je quittai le goudron pour aller traîner mes savates dans les terrains vagues et les chantiers plus ou moins clandestins. Les odeurs peu catholiques des usines de poissons vous redressent les poils qui, jusque là étaient restés bien secs. Après deux heures de marche où je m'enfonçai dans la ville dans l'espoir de dévier à nouveau vers quelque horizon plus... "convivial", je trouvai enfin le havre de paix tant attendu. C'est un petit coin tranquille, caché derrière un parc de Limousines, des vraies, d'authentiques, de toutes les tailles, de toutes les couleurs; de la grosse bagnole comme on en fait plus. L'inspection terminée, je me suis assis au bord de l'eau tel une femme de marin guettant inlassablement le retour de son homme.
Le soleil, l'eau et le silence étaient réunis pour mon plus grand plaisir égoïstement partagé avec moi-même.
Le dernier tableau sera nocturnement sonore. Il vous invite à passer la nuit dans une boîte de jazz, avec de vrais blacks et une ambiance chaleureuse, bonne enfant en dépit de la modeste prestation du quintette. La petite salle d'une trentaine de place offre café, thé, jus d'orange et pâtisseries à volonté, de 22h00 à 8h00.
Ainsi s'achève un voyage dont les souvenirs se bousculeront certainement après mon retour. J'espère vous avoir fait sentir les vibrations les plus intenses de mon périple (le tremblement de Kyoto ce n'est pas moi, je vous le jure), et compte vous revoir très bientôt.
-dit, c'est loin la France ?
-tais-toi et nage!

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