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Tokyo

Tokyo, le 26 12 94

Bonjour à toutes et à tous.
Il y a à peine une demi heure, je discutais avec un ami, lorsque soudain, il m'interrompit : "Tanguy, ça bouge?" Je m'arrêtai de parler et m'aperçu, non sans quelques frissons, qu'il avait raison. J'avais beau me caler au fond de mon siège, j'étais comme sur un énorme bateau dont l'inertie amortit le tangage en longs balancements. Pour détendre l'atmosphère je dis à Mohammed : "il est urgent de ne pas bouger en espérant que ce ne soit pas le "Big One"".
Rassurez vous, cela n'a que peu duré et la secousse fût infime. Seule reste de cet incident l'impression étrange qu'éprouve le marin en mettant pied à terre après un long voyage. La terre semble bouger encore sous ses pas ivres de roulis.
Noël est déjà passé à la vitesse d'un éclair. Peut être est ce parce qu'ici, exception faite des magasins aux vitrines racoleuses de leurs vives couleurs, cette fête d'ordinaire si attendue, ne fait pas l'objet des préparatifs et préoccupations qui l'entourent chez nous.
Heureusement, la très chaleureuse soirée du 24 décembre que j'ai passée chez des amis communs à Sophie et moi m'a fait un peu oublier mon éloignement de vous. Le moral, déjà au beau fixe, s'en est renforcé car je sais maintenant pouvoir compter sur ces relations que je crois bien établies et qu'il faudra entretenir, surtout après notre départ du Japon.
Le Samedi, je suis parti à midi en compagnie d'une autre invitée. Nous avons pris le train pour nous rendre à environ une heure de Tokyo. Le splendide soleil froid d'hiver augurait d'une belle journée. Ma covoyageuse m'ayant longuement vanté la verdure et la campagne où se trouvait la maison de nos hôtes, j'imaginais un ersatz de Montagnes Noires. Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant ce que les habitants de Tokyo appellent "la campagne". Il y a seulement quatre maisons au mê au lieu de dix et trois arbres chétifs qui se battent en duel au milieu d'un terrain vague aussi herbu que le crâne de notre grand chauve national.
La maison à trois étages, "bonjour l'entretien!" dirait la femme occidentale, sauva l'honneur. L'après midi se déroula sans rien de bien remarquable si ce n'est les défoulements du jeune sac à poils de deux ans, un caniche russe répondant au nom de Mosukoba; quelques va et vient de voisins ou futurs invités. Tout ceci dans la bonne humeur d'un groupe de cinq femmes très bavardes. J'ai bien peur que ce trait de caractère ne soit hormonalement international, ou inversement.
Lentement le repas se préparait entre la cuisine et le salon qui ne font d'ailleurs qu'une seule et même pièce. J'aidai à la réalisation de quelques sandwiches; ce qui me renseignait sur la note peu formelle du dîner. Vers 19h00, le père et un oncle de mon amie arrivèrent. J'eu droit aux courbettes de salut peu inclinées et rapides mais engageantes. Nous nous mîmes à table presque aussitôt. Là non plus, pas de grand protocole, bien que les hommes fussent d'un côté de la table et les femmes de l'autre. Je crois que c'est davantage par affinités que par sexisme. Plutôt qu'attablés, nous étions installés comme pour discuter autour de quelques plats épars. Les invités surnuméraires au nombre de chaises se mirent, soit à genoux à la japonaise, soit sur les accoudoirs des fauteuils du salon.
Seul Français parmi cette cacophonie de "né" et de "hai" je craignais de m'ennuyer dès le lot de questions d'usage déballé à mon adresse. C'était sans compter sur la grande compréhension d'un étudiant qui, pour avoir passé un an à Londres, se souvenait de son immersion dans un pays étranger. Il me traduisait presque chaque conversation. L'ambiance bon enfant de cette assemblée me mit vite à l'aise.
Puisque je ne pouvais m'exprimer qu'en anglais, quand encore je parvenais à en placer une, j'écoutais et savourais les accents flatteurs de la langue japonaise. Elle est en effet plaisante à entendre car, contrairement à l'Allemand ou au Coréen, elle ne comporte pas de consonances qui accrochent voire irritent l'oreille. Pleine de voyelles, elle est comparable à l'espagnol et coule parfois aussi bien que le saké. Si bien qu'au bout d'un moment on ne sait plus lequel des deux a le plus fort débit.
Dans ses intonations, j'y est retrouvé quelque chose de bigouden. Les dernières syllabes y sont soulignées par la voix et à coup de "né".
Le repas s'est prolongé jusqu'à dix heures, pourtant sans excès de nourritures. Puis a commencé la distribution de cadeaux dont la quantité rendait encore plus minuscule le micro sapin de Noël. Soigneusement étalés sur une estrade afin que chacun soit visible de tous, ils ne formaient pas un tas mais un parterre de papiers de couleurs généralement assez neutres.
Comme pour goûter au plaisir de l'attente, le moment de la remise puis du déballage est retardé au maximum. Chacun doit ouvrir son cadeau sous le regard impatient des autres. Il le montre avec les remerciements adéquats. Puis on passe à quelqu'un d'autre. Ainsi le centre d'intérêt se déplace au gré des distributions.
J'ai constaté le même phénomène dans la conversation. Un membre du groupe peut prendre la parole, parfois pendant vingt minutes, une demi heure, puis rester silencieux pendant une même durée. Personne ne lui en tient rigueur, du moment qu'il est présent.
Pour ma part, je fût couvert de présents, même par ceux qui ne me connaissaient pas :
un petit nounours,
une boîte à musique, (c'est à se demander si le futur bitonton n'est pas déjà gâteux),
une boîte de biscuits,
une écharpe blanche,
des gants blancs en laine,
un carré de soie ("Céline") "que ma chère!"
et un fromage crémeux australien sans goût. Comme disait le poète : "ô mon Reblochon suintant! Du Japon tu es mis au ban".
J'étais quelque peu embarrassé quand vint le moment d'offrir les miens. Ne sachant qu'il y aurait autant de monde, j'avais apporté un vase en métal argenté pour les parents et maîtres de maison, une boîte d'assortiment de parfums pour mon amie et un bol pour la personne qui était venue me chercher. Mais au pays de la politesse, point de lézard. Après tout, j'avais honoré les membres principaux.
Les invités partis, on me proposa de goûter aux effets relaxants du bain japonais. Ne me souvenant plus exactement de quoi il s'agissait, j'hésitai puis, sentant la déception chez mes hôtes, acceptai, voyant une occasion de joindre l'utile à l'agréable.
Dans une pièce très étroite sont disposées une poire à douche et une baignoire. Il est convenable de se doucher avant le bain proprement dit... Relaxant certes, mais... "oha hahaha Jio uka chiiii... c'est choô!!!". Pour un peu je criais en japonais. Je n'ai pu rester plus de vingt minutes d'autant que j'ai fait l'erreur de fermer entièrement la pièce, ce qui rendit l'air si humide que de l'eau entrait dans mes poumons. Je sorti donc, titubant comme un ivrogne, soûlé que j'étais par la chaleur. "Faillit mette mon pied sur rien et tomber tout nu sur le carrelâge", aurait dit un Breton pur beurre. Si ma résistance à un tel bouillon laisse encore à désirer, le jeu en vaut la chandelle.
Pour achever le tableau exotique des us et coutumes, j'ai dormi sur un tatami amélioré. Il s'agit en fait d'un matelas de mousse très confortable que l'on s'empresse de ranger dès le réveil. Ceci ne tient pas seulement au manque de place mais à l'idée qu'il est impoli de montrer le lieu du repos. Mon avis est que la première cause a engendré la seconde qui participe d'un vaste code social garant du maintien de l'ordre.
Il est frappant de voir à quel point ces japonais que j'ai vus chez eux si avenants, si chaleureux, se ferment dès qu'ils sont dehors. On sent alors comme une présence invisible, sorte de "Big Brother" sans visage qui surveille les moindres faits et gestes de chaque citoyen; a fortiori des étrangers. J'ai beau crier "il y a quelqu'un?", personne ne répond. C'est le "né" an, le vide quoi.
Ce sentiment est d'ailleurs conforté par l'une des lectures recommandées l'année passée par l'I.S.G : "l'énigme de la puissance japonaise". Un livre pour le moins polémique par son méticuleux démantèlement du mythe japonais dont la presse occidentale est pour partie l'artisan.
De cette pesanteur j'acquière peu à peu les réflexes et prends notamment l'habitude de détailler avec le plus de précision qui suis-je et que fais-je au Japon. La transparence est l'une des clés de la rencontre réussie.
Concernant le régime alimentaire je dirais qu'il est très sain. Les baguettes ont la particularité de ne pas faire de bruit. Ce qui permet à l'indétrônable poste de télévision de couvrir à lui seul le silence des mangeurs en déversant son brouhaha de jeux pour travailleurs fatigués.

Le 29 12 94.

En quête d'un nouveau lieu de restauration, je suis entré dans un petit buibui à deux pas de l'école. Comme dans la plupart d'entre eux, une grande table en bois fixée le long du mur et des bancs, en bois également, accueillent et alignent les clients, donnant à la pièce une sympathique atmosphère de cocon. D'un index furtif, la serveuse, qui peut même être jolie, vous attribue une place.
Un peu d'expérience des rapports quantité prix me suggère de prendre le plat à 800 yens (soit à peu près 55 f), en accord avec mon gros appétit du moment. Comme à l'accoutumée je m'attends à un bol de riz, une assiette de légumes avec quelques morceaux de viande. La surprise est quasi délicieuse quand arrive le plateau chargé des deux plats usuels, d'une coupelle chaude présentant des pâtes fourrées, d'un bol de fruits au sirop.
Seulement voilà, il y a aussi une omelette compacte mais visqueuse. Le fait ne serait pas remarquable s'il ne s'agissait de la manger avec des baguettes. Feignant de maîtriser parfaitement l'ustensile, j'entame le plus facile dans l'espoir que, passées les premières minutes d'observation par les autres clients, je pourrai courageusement faire un sort à l'intrus. Vient l'instant fatal et sportif de l'omelette qui, de surcroît, est désormais froide:
"Alors Jean Michel, où est on de la dégustation de l'omelette ?
Ah tout à fait Thierry! alors que Tanguy se saisi maintenant habilement de ses baguettes, il s'apprête à décharner la tarte à la crème d'oeufs. Je le vois qui pince... oui, oui... Ah la la! il a glissé sur un champignon récalcitrant! mauvais point. Nouvelle tentative. oui il essaie actuellement de découper la galette. Il la tenaille, penche la tête pour raccourcir le chemin entre l'assiette et sa bouche. Ah là là! quelle belle action! le morceau a été englouti... Ici Tokyo, à vous les studios".
Je jurai, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus.
Je ne vous ai pas encore parlé de ma rencontre avec le prêtre que m'avait indiqué Marie Françoise. je suis allé lui rendre visite le vendredi 23 Décembre en compagnie de mon ami Mohammed. Nous nous sommes perdus dans les méandres des chemins de fer japonais et avons fait trois heures de transports en "super commun" (les trains étant bondés), au lieu d'une heure et quart. Il y a de nombreuses lignes privées qui elles mêmes proposent des trains à différentes vitesses, lesquels ne s'arrêtent pas toujours dans toutes les gares signalées.
Une galère de plus qui n'étonnera guère ceux d'entre vous qui connaissent mes rapports aventureux avec le train.
Nous sommes arrivés là bas pour déjeuner. Le Père Gaultier est un homme d'une cinquantaine d'années, très dynamique, bon vivant. Il est à Yokosuka depuis six mois seulement et ne s'y accommode pas bien. Cet endroit stratégique, à l'entrée de la baie de Tokyo, abrite une base militaire américaine dont la ville dépend en grande partie. Selon les propres mots de notre curé : "il faut bien satisfaire les militaires..." Tout en nous faisant voir la côte bétonnée, il nous a expliqué une dizaine d'idéogrammes dont voici quelques morceaux choisis :
Une femme dans une maison signifie "la paix", ce qui est valorisant, mais peut vouloir dire aussi "bon marché". J'entends déjà sourdre la révolte de la classe féminine. Cependant mes dames, conservez votre énergie pour ce qui suit.
un garçon flanqué de sa belle mère symbolise "le poison". Je laisse aux maris le soin d'apprécier l'image à leur convenance. Conscient d'avoir semé la zizanie dans nombre de foyers, j'ai gardé un peu de poésie pour la fin :
le coeur et le caractère de la mort combinés expriment "l'oubli".
Sophie, MohaMMed, Un autre garçon et moi avons un dossier culturel à réaliser dont le titre est : "de quoi rêvent les enfants japonais?". Or, le Père Gaultier est responsable d'un jardin d'enfants et, chose exceptionnelle, est mandaté par le Ministère de l'Education du Japon pour appliquer une méthode spécifique d'apprentissage. Il est donc probable que je retourne le voir au mois de Janvier.
Pour le réveillon du premier de l'an, j'ai passé la nuit à jouer de la guitare avec trois autres copains dont un Japonais. Je n'oublierais jamais cette soirée où l'on s'est amusé sans alcool ni excitant d'aucune sorte que la musique en groupe; des morceaux qui, une fois mis en place, tournent pendant près de dix minutes où chacun délire à tour de rôle sur son instrument : un instant chargé d'émotions difficilement descriptibles.
Pour ne gêner personne et ne pas être gênés, nous avons loué un studio. Même avec un niveau moyen, j'ai pris mon pied et fais le plein d'énergie. J'ai une pèche à faire trembler le Japon tout entier à un degré qui n'existe sur aucune échelle sismique.
Il me reste à vous souhaiter à toutes et à tous une très bonne année 1995 : "o medeto gozaimasu".
A bientôt.
Tanguy.

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© Tanguy Lohéac