Accessibilité militante et arts

Les chauffeurs de taxi

La tyranne

Le féminisme effréné et le totalitarisme de l’égalité des sexes m’obligeant à surveiller mon langage, il n’y a pas de raison que le mot tyran ne soit pas déclinable au féminin. Celle-ci est chauffeuse. Qu’on ne s’y méprenne pas, elle n’a rien du confort de la chaise basse que l’on cale au coin du feu. Non, elle est chauffeuse de taxi. La voix pointue, le parler brusque, elle a pour passe-temps favori d’appeler quelqu’un qui semble être sa mère, ou sa sœur, ou en tout cas, une « amie » très proche et de s’engueuler littéralement avec elle. A propos de quoi ? me demanderez-vous. De rien en particulier. Et c’est bien là toute la perversité du personnage. Elle ne parle que par allusions : « Ouais, tu sais très bien ce que je veux dire. Ne fais pas l’innocente ! De toute façon c’est même plus la peine que je t’appelle tu fais exprès de m’énerver. Tu vas me rendre bourrique ». Et ainsi de suite durant une bonne moitié du trajet, voire sa totalité. Si par chance pour son interlocutrice, elle lui laisse un temps de parole pour tenter de s’expliquer, cela ne dure guère plus de deux ou trois « mmm » secs et réprobateurs. Puis la machine s’emballe. Elle coupe soudainement la parole et s’écrit : « Ça alors, j’te crois même pas ! Tout le monde le sait que t’es une affabulatrice. Tu racontes des conneries à tout le monde. Mais maintenant c’est fini ton petit jeu. Plus personne te croit. En tout, moi j’te crois plus »… Brusquement, elle raccroche, non sans avoir lancé un dernier : « quand tu seras calmée tu m’rappelles ! »
C’est vrai ça. Après tout ce qu’elle a pris dans les oreilles, pourquoi la martyre à l’autre bout du fil s’énerve-t-elle ? Il n’y a vraiment pas de quoi.
Puis s’adressant à moi : « Excusez-moi Monsieur hein ». Je réponds généralement par un « mmm », ou j’espère faire passer tout à la fois un : « je m’en fous complètement, mais faites quand même attention à la route. Et puis, vous en avez une façon de parler aux gens. Vous êtes comme ça tout le temps ? ». C’est fou ce qu’on peut économiser de mots pour dire tant de choses ! Mais je doute que ma chauffeuse entende tout cela à la fois. Alors, une fois, n’y tenant plus, et tandis qu’elle torturait à nouveau sa correspondante, qui apparemment aime ça quand même un peu, je ruminais la façon à la fois la plus ferme et la plus diplomatique de lui dire que ça me dérangeait. N’ayant nullement envie de ramasser une palette de justifications ou de plaintes pour le reste de mon trajet ; le matin je ne suis pas toujours d’humeur causante, j’écartai immédiatement les interrogations indirectes du style : « Ca n’a pas l’air d’aller » ou « C’est tendu on dirait ». Je rejetai également l’attaque frontale : « Pourquoi agressez-vous les gens ainsi ? » Je sais, c’est lâche. Mais je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout envie de finir mon trajet à pied le long des boulevards des maréchaux. Quoique ce serait instructif de connaître le nom et faits d’armes de tous ces honorables pioupious dont le bâton qui leur sert d’insigne sied mieux à leur séant qu’à leur gloire.
J’optai alors pour ma propre sauvegarde en répondant à son : « excusez-moi monsieur », « du moment que j’arrive entier. Car le téléphone au volant c’est dangereux, je crois ». Elle me balbutie quelque chose que je n’écoute même pas et qui doit vouloir dire à peu près que elle, taxi professionnelle, elle sait conduire en téléphonant et en toute sécurité.
Eh oui, c’est bien connu que ce genre d’accident n’arrive qu’aux autres. Jusqu’ici, j’ai encore tous mes os et n’ai pas fait de nervous breakdown. Ce qui ne pas être le cas de la personne qu’elle tourmente à longueur de journée par téléphone. Et si, pour une fois, spécialement pour cette tyranne-là, le scénario du roman « Cellulaire » de Stefan Auptkins se réalisait ?

Le poujadiste

Ouf, il n’est que 9h du matin et je suis déjà complètement lessivé, déprimé et fermement convaincu que, décidément, tous pourris ! Le chauffeur qui vient de me déposer à mon travail m’a refilé son bourdon aussi sûrement qu’un alcoolique vous contamine en déversant dans votre fraîche cervelle ces idées noires qui, précisément, sont cause qu’il boit. Rassurez-vous, le chauffeur en question n’est pas alcoolique. C’est juste un dégoûté de la vie, ou du moins est-il parvenu à s’en dégoûter tout seul à force sans doute d’écouter le robinet à nouvelles catastrophiques qu’est France Info, soit à force de trouver des oreilles compatissantes à son discours défaitisto-paranoïaque. Tout y passe. Accrochez-vous et prenez une bonne dose d’anxiolytiques avant de lire ce qui suit. C’est à gerber. Croyez-moi ! j’en suis toujours à me demander comment, mais surtout pourquoi sommes-nous encore sur terre après tout ce que je viens d’entendre, ni même si ça en vaut la peine.
Tout y passe : Sarko et ses histoires de cul, la gauche et les batailles de pouvoir, les noirs, les arabes, les manouches les fainéants qui touchent des allocations alors que lui est évidemment le seul à bosser honnêtement, les guerres en Irak, en Afghanistan, le chômage, les charges des taxis forcément écrasantes (sinon ça ne s’appellerait pas comme ça), les homo qu’il faudrait exterminer vu les saloperies qu’ils trimballent, les vieux dont on ne s’occupe pas assez, les handicapés dont on s’occupe trop, mais si (à ce stade de sa logorrhée expiatoire il a oublié que j’en suis un et ne prend donc même pas la peine de rectifier en précisant, par exemple, que bien sûr il ne dit pas ça pour moi), et, le top du top, les deux roues qui font chier et ne respectent rien, il rêve parfois de s’en faire un, juste pour leur apprendre le code de la route. De temps en temps il interprète mon silence atterré et me demande :
« non, vous n’êtes pas d’accord ?
- Euh, non. Il ne faut pas tout mél...
- Tiens c’est comme ces connards de livreurs qui se mettent deouble-file et bloquent toute la route...
Et le voilà reparti pour un tour.
Au bout d’un certain temps, voire même d’un temps certain, c’est-à-dire quand nous sommes à 300 m de la destination finale, il s’interrompt enfin pour me demander : « Ca va ? je ne vous ai pas trop saoulé avec mes histoires ? ». Je réponds du fond du cœur :
« Et à part ça, vous êtes heureux dans la vie ?
- Je vais me marier bientôt.
- Ah ben voilà ! Vous voyez que tout n’est pas si noir.
- Oh non, mais tout va bien pour moi, ne vous inquiétez pas.
- Je suis content, car je vous l’avoue, je commençais sérieusement à me faire du souci.
Il saisit l’ironie et se tait aussi brutalement que se ferme une chasse d’eau bien réglée lorsque le flotteur arrive en haut et bouche d’un coup sec l’écoulement. Et la comparaison n’est pas vaine car son flot ininterrompu de paroles est nauséeux comme une eau usée.
Il y a des jours où les suicidaires feraient mieux de passer à l’action plutôt que de nous pomper l’air avec leurs miasmes. Voiture, même de taxi contre 38 tonnes, ça doit bien pouvoir arriver non ?

Le putain d’Enculé de sa Race

Celui-là est assez typique : visiblement nerveux, parlant de manière saccadée, il a pour qualité principale la vulgarité du langage. Ces opinions sur ces camarades de route sont tranchées et sans appel : « les humains c’est comme les rats : tant qu’ils ont de l’espace, tout va bien. Dès qu’ils sont trop serrés, ils se bouffent les couilles ».
L’homme prend visiblement soin de ces chers attributs : « putain on se gèle les couilles ! » revient comme un leitmotiv, une sorte de ponctuation nécessaire, et semble-t-il, suffisante à la plupart de ces phrases. C’est vrai qu’il fait froid, environ -1, -2 degrés. Le voyage passe vite ainsi, grâce au quasi monologue qu’entretient Putain d’Enculé de sa Race. Je l’ai baptisé ainsi par pure commodité. Nerveux, il semble chercher quelque chose dans sa voiture, se penche vers le siège passager. Il tripatouille et finit par s’exclamer :
- Saloperie de bagnole, elle m’envoie de la glace de ce côté. C’est pour ça qu’on gèle les couilles, bordel !
Bien que satisfait d’avoir enfin trouvé la cause du refroidissement persistent de ces bijoux de famille, il radote durant plusieurs minutes sur le sujet, vérifie à plusieurs reprises que cette fois on ne lui envoie plus de la glace. Dans le feu de l’action et le flux de paroles toutes plus flatteuses les unes que les autres sur les gens, il passe parfois au tutoiement. Cela ne me dérange pas. Son discours ne m’est pas directement adressé. Je ne suis qu’une oreille, un faire-valoir à sa rancœur. Ainsi est la croix du passager.

Mardi 13 janvier 2009 : le Putain d’Enculé de sa Race (le retour)

Je sors de chez moi, aussitôt, une voiture s’avance.
- Bonjour, dis-je à tout hasard,
- Bonjour. Ah j’ai cru que vous ne viendriez pas. Parce qu’il y a des enculés qui annulent au dernier moment.
Aïe, le revoilà celui-là, me dis-je en reconnaissant celui qui m’a « chargé » il y a deux jours. Cette fois, j’ai pensé à prendre mon enregistreur que je déclenche tandis qu’il fait le tour de la voiture pour reprendre sa place de chauffeur. Il est de bonne humeur, et ce pour deux raisons au moins. La première parce qu’il a réussi à avoir ma course pour laquelle, me précise-t-il, il s’est mis dans le secteur à 7h15. Oui, pour une course à 8h, il faut bien ça.
- Putain ! hier je l’ai ratée. Vous êtes passé deux fois, mais je l’ai pas eue.
Toujours dans mes pensées, j’hésite entre « et merde ! fait chier, encore ce mec » et « putain on va bien se marrer ! ». J’opte pour la seconde solution, partant du principe que, n’ayant pas le choix, autant rendre ce moment agréable. La seconde raison pour laquelle il est de bonne humeur est que la dernière fois je lui avais suggéré d’aller à l’aéroport d’Orly après m’avoir déposé, vu qu’il se plaignait de l’emmerdement que lui causait ma course. Ca lui prenait au moins 20 minutes de retourner sur Paris, tout ça sans être sûr de trouver un client. Là il m’annonce qu’il a suivi mon conseil et qu’il a « pris en direct », c’est-à-dire qu’à peine arrivé, il a eu tout de suite « un poisson ». Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié que je lui avais prodigué ce conseil, comme j’avais oublié qu’il considère les clients comme des poissons, lui-même étant le pêcheur.
Bon, étant donné que je ne suis pas très réactif, il alimente la conversation à lui tout. Peu après la place Gambetta, à hauteur de la caserne, un type lui fait signe de s’arrêter pour laisser sortir 3 camions de pompiers.
- Eh voilà, j’t’explique. On est derrière les pompiers, croit-il utile de commenter tandis que les sirènes hurlent leur laissez-passer. Comme ça ils m’ouvrent la route, ajoute-t-il. Et ce connard qui voyait que j’avais pris de l’élan qui m’a fait signe de m’arrêter !
Jamais content celui-là, pensai-je. Mais « connard », si le gars t’avait pas fait signe, tu te serais emplafonné les camions de pompiers. Je n’ai même pas besoin de lui faire une leçon de conduite. Parce que, je ne vous l’ai pas encore dit, mais moi aussi, depuis le temps que je me fais trimballer en voiture, j’ai mes opinions sur la meilleure façon de conduire. Pour tout vous dire, c’est même moi qui conduit le mieux sur toute la planète. J’y reviendrais sans doute un jour où vous serez disposés à m’écouter. Bref, quelques minutes plus tard, dommage j’avais éteint l’enregistreur, alors qu’il déblatérait sur je ne sais quoi, les bagnoles qui n’avançaient franchement pas, le voici qui déboîte pour tenter de gagner une place dans la file. Et crac ! il accroche le type qui venait de la droite derrière lui. Il feint de l’ignorer, mais le conducteur est déjà sorti de sa voiture et n’a pas l’air content :
- C’est juste le rétro, dit le mien en baissant sa vitre avant droite pour engager l’amicale conversation qui suit généralement ce genre d’incident.
- La juppe ouais ! ET ça c’est le rétro peut-être ? interroge l’autre, en désignant visiblement autre chose que le rétro.
A sa voix, il semble que c’est un black, l’autre. Holé ! me dis-je tandis que mon Putain d’Enculé de sa Race se gare, la mine sombre, il va y avoir du grabuge. Vite, je rallume mon enregistreur. Putain d’Enculé de sa Race sort pour aller constater les dégâts sus désignés par Black. Nous sommes sur les maréchaux et l’absence se prolonge. Je me dis soudain qu’il ne faudrait pas qu’ils en viennent aux mains, sinon, je vais rester là comme un con à attendre, au mieux que les flics interviennent, au pire que mon Putain d’Enculé de sa Race, qui est accessoirement mon chauffeur, soit retrouvé tout froid sur le trottoir. Finalement, il revient, me dit : « Je reviens tout de suite » d’un ton apparemment calme, puis repart. Enfin, nous repartons. Il m’explique que l’autre n’avait que des mini-rayures qui se voient à peine et qu’il lui a filé 200 € pour ne pas faire de constat. Sinon, c’est le malus assuré. Curieusement, pas un mot sur la couleur de peau de l’autre. Au contraire il avoue qu’il a fait une connerie en voulant changer de file. Tout ça pour gagner une place. Et pendant au moins un quart d’heure il tourne en boucle là-dessus :
- Ah putain, je suis con quand même. J’ai voulu gagner une place et je perds 200 €. Tu te rends compte ? c’est même pas ce que je fais en ce moment dans une journée. Et l’autre, on les voyait même pas ses rayures ! putain c’que j’suis con !
Et nous voici bloqués, à l’arrêt durant plusieurs minutes. Pendant ce temps, il expulse sa nervosité en klaxonnant, en ouvrant les vitres, puis en les relevant, ne cessant de ruminer à voix haute son accrochage. Je l’écoute patiemment. Que voulez-vous que je dise ? le fait d’avoir reconnu sa faute, il m’apparaît à présent plus sympathique.
Le reste du voyage se termine sans fait marquant. Il me dit, plein d’espoir :
- A demain, si j’arrive à t’avoir.
Je réponds un vague :
- Au revoir et bonne journée.
Comme à son habitude désormais acquise, Putain d’Enculé de sa Race en profite pour aller pisser dans les locaux de ma société. Je crois malheureusement qu’il m’aime bien.

Jeudi 15 janvier 2009 : le supplice de la radio

Raconter l’excitation du journaliste de RMC (Jean-Jacques Bourdin) narrant la terreur du médecin palestinien apprenant en direct la mort de ces trois filles tandis qu’il donnait une interview. Le même JJB trouvant extraordinaire la compassion du journaliste.
Lorsque vous montez dans un taxi, ne vous prenez surtout pas pour un client. Vous n’êtes qu’une marchandise, un colis que l’on « charge » à un point A et que l’on doit déposer à un point B. Certes, vous êtes une marchandise qui est capable de donner l’adresse de destination et qui transporte du biffeton, mais c’est précisément tout ce qu’on vous demande. Pour le reste, le chauffeur est le seul maître à bord. La manifestation la plus évidente de cette autorité est la présence envahissante de la radio et surtout le choix de la station. On distingue grossièrement quatre préférences : RTL, Europe 1, RMC, France Info, et une espèce un peu à part les France Bleue Ile-de-France.
Ce qui frappe avant tout et est sans doute le plus insupportable, c’est le niveau excessivement élevé du volume sonore du passager invisible.

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© Tanguy Lohéac